DE EN FR

Économie féministe

1. Éléments fondamentaux

L’économie féministe analyse les interactions entre le genre et l’économie. De ce fait, elle intègre dans son analyse les parties de la sphère productive qui ne sont pas régies par le marché ou qui ne sont pas rémunérées et étudie les logiques qui sous-tendent les couples conceptuels traditionnels tels l’économique et le social, le productif et le reproductif, le masculin et le féminin, la gratuité et la rémunération ou encore le public et le privé. L’économie féministe analyse aussi les notions de patriarcat et de capitalisme en tant que formes de domination interdépendantes. Dans ce cadre conceptuel, elle s’interroge sur les modalités de répartition et d’usage qui sont faits des biens, du revenu, du pouvoir, du savoir, et du corps lui-même. 

Du fait de la coexistence en son sein des traditions libérales et constructivistes mais aussi des approches critiques, l’économie féministe doit être appréhendée comme une école de pensée plurielle. Toutefois, ces différentes approches traitent toutes de la notion de travail reproductif et plus particulièrement des activités de care. Selon Jany-Catrice et Nicole-Drancourt, ce terme anglo-saxon « renvoie et à une catégorie descriptive et à un concept. En tant que catégorie descriptive, il fait référence au travail quotidien de soins des enfants ou personnes adultes dépendantes, à leur prise en charge, aux services d’aide à la personne, voire aux trois à la fois (Letablier 2001). En réponse aux utilisations disparates de la notion de care dans les réseaux européens de recherche comparative sur les États-providence, des tentatives de conceptualisation se sont aussi développées. Parmi les plus abouties, celle de Jane Lewis propose une définition paradigmatique du care à travers la notion de social care qui encastre dans une perspective globalisante « les activités qui visent à satisfaire les besoins physiques et émotionnels des enfants et des personnes adultes dépendantes » et « les cadres normatifs, institutionnels et sociaux dans lesquels elles s’insèrent ainsi que les coûts associés à leur réalisation » (Lewis 1998) ». L’économie féministe analyse également les relations entre les politiques publiques, les sciences, le langage, la croissance et les rapports de genre. Elle critique le fait que l’analyse économique n’accorde aucun intérêt aux expériences vécues par les femmes dans le processus de production. Celles-ci sont en effet à peine représentées dans le champ lui-même, ce qui, en retour, a un impact sur les analyses menées. L’économie féministe souligne alors le fait que les découvertes scientifiques, de même que les sens communs et la société dans son ensemble sont façonnés par des relations de pouvoir. A titre d’exemple, l’analyse des relations de genre n’a été intégrée que très lentement en économie, alors même que les mouvements de défense du droit des femmes sont actifs depuis des siècles.

Les questions centrales de l’économie féministe sont : 

1. Pourquoi le travail domestique et les activités d’assistance n’ont-ils pas été considérés comme du travail par la pensée économique depuis le XIXe siècle et pourquoi ne sont-ils pas pris en compte dans les théories économiques ? 

2. Quels processus façonnent les couples conceptuels que nous utilisons couramment : l’économique et le social, le productif et le reproductif, le masculin et le féminin, la gratuité et la rémunération, public et le privé ? Et quelles dynamiques ces couples conceptuels génèrent-ils à leur tour ? 

3. Quelle est la situation actuelle des femmes en termes de participation au marché du travail et de revenu salarié ? Quels processus sociaux sous-tendent cette situation ? 

4. Pourquoi l’image de l’homo economicus, individu rationnel, égoïste, objectif et qui maximise son utilité correspond-elle plutôt à un stéréotype masculin, et quelles en sont les implications sur les découvertes scientifiques ? 

5. Quels sont les effets de la notion de genre sur les politiques macro-économiques ? Comment se modifieraient les discussions sur les questions macroéconomiques, telles que les dépenses publiques, la croissance et le commerce international si les rapports de genre étaient intégrés dans la comptabilité nationale ? 

2.     Terminologie, analyse et conception de l’économie

Pour l’économie féministe, la compréhension de la notion de travail, sa rémunération ou non rémunération, ainsi que sa répartition entre hommes et femmes sont des éléments centraux. Le travail doit ainsi inclure non seulement le travail salarié, mais aussi le travail domestique et d’assistance. 

L’approche féministe définit l’économie comme la façon dont les humains s’organisent en communauté pour garantir leur survie (cf. Power 2004, 7). Par le travail et l’utilisation de ressources naturelles, les humains assurent leur reproduction matérielle. Celle-ci se traduit par une production de biens, ainsi que par plusieurs activités de reproduction : procréation, mais aussi reproduction individuelle et sociale. Le travail reproductif comprend le travail intermédié par le marché ou non, rémunéré ou non. Cela inclut par exemple le fait d’élever les enfants, la prise en charge des personnes âgées, l’achat et la préparation des aliments, ainsi que le ménage. Le travail reproductif doit être distingué de la procréation, qui correspond à la grossesse, au fait de porter et mettre au monde les enfants (Bauhardt 2012, 5, 6). Les activités d’assistance (soins, affection et oubli de soi, travail domestique) suivent des logiques différentes de celles de la production industrielle. Le « produit » ne prend forme, ne se concrétise que si la personne qui en bénéficie est présente. Puisque c’est le contact humain qui caractérise la qualité des activités d’assistance, cette qualité est fortement influencée par les procédés de rationalisation, par exemple l’emploi de machines pour économiser du temps (Madörin 2010, 87 ; Bauhardt 2012, 5-6). Bien que toute sphère productive soit adossée à une sphère reproductive, les activités de production se fondant à la fois sur l’assistance et l’exploitation de ressources naturelles, les sciences économiques n’ont principalement étudié que la part de l’économie marchande.  Le travail reproductif est pourtant de plus en plus visible, d’une part car ce travail est de plus en plus soumis aux lois du marché (commercialisation de biens et services d’assistance), et d’autre part car les femmes sont plus présentes et actives sur le marché du travail. Du fait de cette « féminisation » du travail, l’intérêt de la discipline pour la recherche féministe va grandissant. 

Parmi les travaux menés par les mouvements féministes, les révisions féministes des théories marxistes ont travaillé activement sur le concept de travail et sur le rôle de la sphère reproductive dans le processus de production. Elles considèrent le travail, y compris le travail reproductif, comme la source de la valeur. Selon cette théorie, le travail produit non seulement un bien matériel mais aussi la valeur d’usage attribuée à ce bien. Dans le cadre de la production industrielle, dont les acteurs sont principalement des hommes, les propriétaires des moyens de production s’approprient le profit, entendu comme la différence entre le salaire versé aux travailleurs pour leur subsistance et la valeur réelle des produits de leur travail. Le salaire couvre les dépenses des travailleurs, par exemple la nourriture et le loyer de leur famille, mais ne rémunère pas le travail reproductif,  principalement effectué par les femmes (Federici 2012, 25ff).

La transition du fordisme au post-fordisme a mis un terme à cette division du travail « traditionnelle »  entre hommes et femmes, laquelle n’a cessé d’évoluer depuis lors (Bauhardt, 2012, 5-7). Malgré ces changements économiques et sociaux, les économistes féministes soulignent le fait que des rapports de persistent. Tout d’abord, ces rapports de force se cristallisent autour des questions de la rémunération (question à la mode : inégalités de salaire hommes-femmes) et du double fardeau des femmes, qui en plus de leur travail salarié assument l’essentiel du travail reproductif. Ensuite, ces rapports de force ont pris de l’ampleur, à la fois à l’échelon international (par exemple à travers des chaînes globales de care : arrivée de femmes du Sud global vers le Nord pour devenir nourrice ou femme de ménage) et en termes d’intensité (à travers la commercialisation d’activités qui auparavant n’étaient pas disponibles sur le marché, comme l’extension du service à la personne). De nombreux économistes féministes soulignent aussi le fait que la production capitaliste est fondée non seulement sur l’exploitation des femmes mais aussi sur celle de la nature. Par conséquent, la contribution des femmes à l’économie (à travers le travail reproductif) de même que celle de la nature, sont systématiquement sous-évaluées (cf. Biesecker et al., 2012, 4).

Au-delà de l’analyse marxiste, les théories féministes néoclassiques traitent principalement des questions de la participation des femmes au marché du travail et de leur salaire. L’économie néoclassique s’intéresse aux résultats des décisions de maximisation des agents et à l’évaluation de celles-ci à l’aune des critères d’efficience, hérités de la tradition marginaliste (Haidinger et Knittler, 2014, 55-57). Dans ce cadre, exclure les femmes du marché du travail pourrait être vu comme inefficace et comme une source de réduction du bien-être global, puisqu’on ne permet pas alors à toutes les personnes en mesure de travailler de participer au marché du travail (e.g. Harriet Taylor Mill 1851, dans Haidinger et Knittler, 2014, 18-21 ou encore Maier 2004, 33). La participation accrue des femmes au marché du travail s’explique par une meilleure instruction, une hausse de la productivité des ménages due à l’automatisation, une baisse du taux de natalité et une augmentation de la demande sur le marché du travail, tout particulièrement dans le secteur des services (Knapp, 2002). Le fait que les femmes perçoivent un salaire moins élevé que les hommes s’explique par leur forte présence dans certains secteurs, dont les services, et par leur capital humain réduit par le fait d’être mères. Ces explications, principalement développées par les économistes néoclassiques, diffèrent des arguments des économistes féministes, qui insistent sur le fait que les schémas ainsi s’expliquent principalement par le contexte institutionnel. Les rôles sociaux des femmes , présentés comme des modèles, ne sont pas le résultat d’un processus marchand mais sont négociés collectivement (Maier 2004, 29). De plus, l’omniprésence des hommes dans des fonctions de direction ou de recrutement peuvent entraîner des discriminations et dynamiques d’auto-censure.

De nombreux économistes féministes fondent leur travail sur le constructivisme féministe et sur sa description du genre et de l’image des femmes (Maier 2004, 46). Ils supposent que ce sont en particulier les idées et les institutions qui déterminent les perceptions des individus et leur manière de vivre ensemble.. En ce qui concerne les rapports de genre, on distingue le sexe, biologique, du genre comme construction sociale. Les individus de « sexe féminin » (dont le corps correspond biologiquement au sexe féminin) sont considérées de « genre féminin », à savoir altruistes, dépendantes et agissant selon leurs émotions. Les personnes de « sexe masculin » sont considérées de « genre masculin », i.e. égoïstes, indépendantes et rationnelles. Ces caractéristiques socialement construites peuvent se révéler plus stables au sein de l’économie et de la société que des relations productives si, par exemple, l’image du père-travailleur et de la mère prévenante et attentionnée sont entretenues par le langage et l’imaginaire collectif, alors même que d’autres organisations familiales sont possibles (Haidinger & Knittler, 2014, 43-45).

Pour montrer la façon dont s’imbriquent les sphères économique, politique, culturelle et scientifique, l’on peut se référer à une approche interdisciplinaire. Friederike Habermann explique que jusqu’au 17e siècle, les femmes étaient considérées comme des citoyens de seconde zone, car elles ne possédaient pas la marque de statut social incarnée par le pénis . A la suite des chasses aux sorcières  le concept de féminité s’est retrouvé associé à la nature, les émotions, la perfidie, tandis que la masculinité correspond à un caractère civil, rationnel, mû par la raison et la morale. Cette opposition entre masculin et féminin s’est traduite par l’assignation à la sphère publique pour l’un et privée pour l’autre, en raison de supposées dispositions biologiques. Par exemple, pendant la Révolution Française, les femmes n’étaient plus autorisées à participer aux assemblées politiques et économiques, elles se virent attribuer les sphères (elles-mêmes construites) du privé, du social et du domestique. C’est aussi à cette époque que fut aboli l’ordre économique et politique reposant sur la propriété féodale et que les sciences économiques prirent leur essor. Ces dernières se fondèrent sur la construction théorique de marchés et sur l’idéal du citoyen masculin : l’homo economicus (Habermann 2010, 157ff.). 

3. Ontologie

L’étude des relations de genre est au centre de l’économie féministe et peut être considérée comme le point de départ commun de ses différentes sous-branches (Haidinger & Knittler 2014, 43). Le rôle des rapports de genre est visible tant à travers les inégalités de pouvoir au sein du cercle familial que dans la distribution du revenu et du temps, ainsi que dans l’accès à la mobilité ; ils ont un impact non seulement sur l’emploi des femmes mais aussi sur les relations macroéconomiques (Haidinger & Knittler 2014, 127f.). Alors que les économistes féministes inscrits dans la tradition néoclassique considèrent que l’économie est la science qui étudie l’allocation des ressources rares, la plupart des économistes féministes se concentrent sur l’impact des relations de pouvoir sur les dynamiques économiques et sociales. D’autres relations de pouvoir sont analysées au-delà des inégalités de genre, comme celles liées à l’appartenance ethnique ou sociale. L’analyse commune de ces différentes sources de discrimination (de race, de classe, de genre) et leurs interconnexions est appelé intersectionnalité (cf. Vinz 2011). Ainsi, il faut souligner le fait que la catégorie de femme n’est pas homogène et varie selon les appartenances et les expériences. Cela signifie que ce type d’analyse doit nécessairement prendre en compte les autres causes de discrimination, de classe par exemple (Mader & Schultheiss 2011, 411).

Pour analyser les hiérarchies de genre, l’économie féministe s’intéresse à la fois au  comportement économique des ménages et aux politiques économiques ou agrégats macroéconomiques (Haidinger & Knittler 2014, 43). On part ainsi de l’analyse de la structure du ménage et des décisions ou opportunités d’emploi, de paiement ou d’accès au crédit qui en résultent pour s’intéresser aux interactions des ménages avec d’autres acteurs économiques , tels que l’Etat. Il en ressort que des politiques macroéconomiques, de redistribution par exemple, sont non seulement façonnées par des stéréotypes, normes et concepts liés au genre mais aussi ont un impact sur les rapports de genre eux-mêmes.

Comme on vient de l’évoquer, les analyses sont surtout portées au niveau mésoéconomique. Pour autant, l’approche féministe met en avant le rôle central des rapports de genre dans l’analyse même des relations macroéconomiques en s’intéressant en particulier aux biais de genre dans les mesures des agrégats économiques (tels que le PIB). Une telle approche macroéconomique se construit souvent en référence au niveau mésoéconomique, par exemple lorsqu’on s’intéresse aux effets en termes d’inégalités sociales du chômage, de la croissance et de la distribution du revenu (Haidinger and Knittler 2014, 126ff.). Ces interactions – ainsi que la nature changeante des processus sociaux étudiés – montrent la nature dynamique de l’analyse menée par l’économie féministe.

‘Un point central de l’économie féministe est le processus par lequel s’établissent la division genrée du travail ainsi que l’oppression de la femme dans l’espace public et privé par des lois, normes sociales, éducation ou la violence’ (Haidinger & Knittler 2014, 36 traduction).

Les économistes féministes mettent particulièrement en avant l’importance du care et de la sphère de reproduction (non-intermédiée par le marché), particulièrement négligées en macroéconomie (Bauhardt & Çağlar 2010, 9). Cet aspect a été mis en avant par les féministes marxistes dans les années 1970, qui ont lancé le débat « travail domestique contre salaires » (wages-for-housework debate). Leur revendication principale est la prise en compte de la valeur générée par les activités reproductives impayées. Malgré des transformations économiques depuis cette période telles que la mise en marché du travail reproductif, plusieurs arguments de ce débat sont encore pertinents pour les économistes féministes : d’abord, la production capitaliste est fondée sur le travail non ou mal rémunéré, ensuite, l’étude des activités de care est capitale pour l’analyse économique (Haidinger & Knittler 2014, 85f.). Cela montre l’importance du contexte social et historique dans l’approche féministe : les phénomènes économiques ne peuvent être considérés comme le résultat d’interactions d’entités isolées. On remarque plutôt que des sphères usuellement séparées, comme public et privé, reproductif et productif, social et économique, sont en fait conceptuellement liées. L’importance du care (activités domestiques, affection) dans la production et plus particulièrement la reproduction de la force de travail en est une parfaite illustration.

Les économistes féministes rattachés à la tradition constructiviste mettent l’accent sur la formation et la mise en question des attributs de genre. Considérer le genre comme une construction n’amène pas pour autant à nier ses effets bien réels, au contraire: c’est un élément central de la dynamique économique et sociale. Ainsi, la nature socialement produite du genre détermine les comportements, répartition des rôles, décisions et inégalités économiques. Cela explique l’importance de la critique portée à l’encontre de l’homo economicus, individu rationnel, indépendant et aux préférences fixes (Habermann 2008). Bien que certains économistes féministes, néoclassiques, utilisent cette construction de l’individu maximisateur pour raisonner, la plupart considèrent qu’elle pose problème. En effet, les individus ne peuvent être détachés du contexte social dans lequel ils sont inscrits car il détermine leur identité et la nature de leurs interactions. Les décisions prises par les agents dépendent de la structure du ménage, de son appartenance sociale, de ses aspirations ainsi que de sa gestion de l’assistance et du travail salarié.

De plus, le rôle des relations de genre dans le discours académique est sujet à des changements permanents (Haidinger & Knittler 2014, 51). A un homo economicus maximisateur et autoréférentiel les économistes féministes critiques opposent des individus capables de collaborer. Cela peut par exemple s’incarner dans le concept de communs, qui décrit une gestion en commun des ressources et des biens (Federici 2011). 

4. Epistémologie

Pour l’épistémologie féministe, une question est centrale : qui est l’auteur du savoir et plus concrètement : « le sexe du scientifique a-t-il une pertinence épistémologique ? » (Code 1981). Ainsi, l’accent est mis autant sur la situation même du savoir que les rapports de force qui traversent la production scientifique (Singer 2010). Le terme de « connaissance située » (situated knowledge) nous vient de Harding (1991) et Haraway (1988). Ce concept attire notre attention sur le fait que tout producteur de savoir s’inscrit dans un contexte historique, culturel, économique et social particulier. Cela influence les intérêts de recherche et l’approche  retenue. De plus, tout savoir provient d’une position de pouvoir. De là viennent plusieurs questions : quels sujets sont considérés comme pertinents pour la recherche scientifique ; quels intérêts servent-ils ? L’on en déduit que le genre du chercheur influence les questions de recherche, méthodes et résultats. Cela est manifeste dans la recherche en économie qui ignore doublement les femmes, à la fois par leur sous-représentation dans la profession et par l’exclusion de leurs contributions à l’économie dans le cadre d’analyse.

Selon Mona Singer (2010), la connaissance située est un point de départ commun à partir duquel différentes conclusions d’ordre épistémologique peuvent être tirées. Singer présente les trois approches suivantes : 

1. La théorie féministe du positionnement (feminist standpoint theory) part du principe que les femmes, vu leur situation, peuvent avoir une meilleure analyse de certains faits sociaux. De même que selon Marx la classe ouvrière est particulièrement capable de percevoir l’oppression qui la frappe et de s’en libérer, les femmes et autres groupes discriminés sont plus capables de saisir les mécanismes de domination à l’œuvre que les dominants (Bar On 1993 in Code 2014). Bien entendu, cela n’implique pas que seules les positions des dominés peuvent être considérées comme vraies. Ainsi, la théorie du positionnement ne défend pas un relativisme mais au contraire un « objectivisme fort » (strong objectivism) atteignable en incluant diverses sources de savoir. 

2. L’empirisme féministe privilégie la recherche empirique pour décrire les inégalités de genre. Ses représentants soulignent l’importance de garder à l’esprit le fait que ces travaux présentent des causalités simplifiées qui sont loin d’être univoques, et que le savoir produit n’est ni objectif ni indépendant du contexte dans lequel s’inscrit le travail de terrain mené. De plus, ils mettent en question les critères actuels de scientificité et soulignent l’importance de l’exactitude empirique, l’innovation, la complexité, la pertinence du travail de recherche pour les besoins humains ainsi que la décentralisation du pouvoir comme valeurs féministes dans le domaine scientifique (Longino & Lennon 1997, 21–27). 

3. L’épistémologie postmoderne est plus sceptique vis-à-vis de la possibilité de changement des discours et des institutions, d’émancipation par la science. Cette approche souligne l’appartenance de tout savoir à des cercles de pouvoir et s’intéresse de près à la production même de la connaissance. Une approche objective du monde est impossible ; il n’y a que des constructions visant à représenter la réalité, déterminées par des relations de pouvoir. Ainsi, même des adhérents de la théorie du positionnement représentent certains intérêts, par exemple ceux des femmes américaines et européennes. Les partisans du standpoint feminism ont intégré cette critique et commencé à inclure, comme mentionné ci-dessus, des réflexions sur des catégories marginalisées qui vont de pair avec des revendications pour la démocratisation du savoir (Singer, 296–298). 

En résumé, l’épistémologie de l’approche féministe en économie est en grande partie basée sur la notion de connaissance située, qui souligne l’importance de l’identité et la position du chercheur dans les différents champs de pouvoir dans le processus de production de savoir. Cette hypothèse vient directement de l’école de pensée constructiviste, qui a gagné du terrain dans l’ensemble du champ depuis plusieurs décennies. 

A partir de cette même hypothèse, les trois approches que nous venons de présenter déduisent des méthodes de travail scientifique en se rejoignant sur un point essentiel : le refus du relativisme et l’importance de la diversité des sources du savoir. 

5.   Méthodologie

La méthodologie de l’école féministe est assez variée et inclut les approches inductives, déductives ou dialectiques pour fonder un énoncé théorique. Les méthodologies autant déductives qu’inductives sont basées sur une vision du monde empiriste et positiviste, selon lesquelles les faits économiques sont saisissables par l’observation, qui infirme ou confirme certaines hypothèses (faillibilisme). Dans une démarche déductive, des énoncés concrets sont tirés des prémisses de base. L’approche inductive, elle, tire des énoncés généraux à partir de l’observation. Comme nous venons de le voir quelques lignes plus tôt, celles-ci peuvent être pratiquées indépendamment de l’autre ou se compléter. La plupart des économistes féministes réalisent des travaux formalisés et empiriques selon la tradition déductive (van Staveren 2010, 27). Cependant, les travaux inductifs sont considérés comme particulièrement importants au sein du champ relativement récent de l’économie féministe dans la mesure où ils permettent de créer de nouveaux concepts et hypothèses (Krüger 1994, 78 in Mader & Schultheiss 2011, 415).

Dans son article Féminisme et économie, Julie Nelson (1995) explique que les modèles mathématiques sont associés à la masculinité et la dureté alors que les méthodes qualitatives sont des caractères féminins assignés et liés à la faiblesse (scientifique). Elle n’appelle pas à une réinvention totale de la science mais à l’utilisation par l’analyse féministe d’une grande variété de méthodes et modèles selon l’objet d’étude. Ainsi, les économistes féministes utilisent autant les méthodes quantitatives que qualitatives. Ces dernières peuvent être par exemple utilisées pour analyser des inégalités de différentes natures alors que les méthodes quantitatives peuvent proposer des révisions de certaines statistiques afin de prendre en compte les relations de genre (Mader & Schultheiss 2011). Ces deux approches sont souvent associées et mélangées, de l’économétrie à l’analyse du discours.

Dans la lignée des analyses marxistes, des auteurs comme Gillian Howie (2010) tentent de développer dialectiquement des concepts de théorie féministe dans la mesure où cette approche est considérée comme très utile pour analyser les relations sociales et la production du savoir (Hartsock 1998). Une démarche dialectique ne considère pas de causalités linéaires mais une conjonction dynamique de processus potentiellement contradictoires. Les phénomènes économiques et sociaux émergent de la tension entre ces forces.

Une méthode propre à l’analyse féministe, nommée « consciousness raising » a été créée au sein du féministe de deuxième génération. Elle consiste en la rencontre d’individus d’horizons socioéconomiques différents – principalement des femmes - dans des safe spaces. Ensuite, leurs différentes expériences sont exprimées et systématisées dans un discours commun (MacKinnon 1989, 87 ff.).

6. Idéologie et objectifs politiques

L’économie féministe a toujours été étroitement liée à des mouvements politiques et sociaux, notamment la défense de droits des femmes (à l’exemple du le vote, l’accès au marché du travail, l’indépendance financière, le droit à la syndicalisation, la libre disposition du corps et liberté sexuelle ainsi que la reconnaissance comme citoyen à part entière (Haidinger & Knittler 2014, 8, 15ff., 75f.). De plus, ceux-ci ont défendu une extension du concept de travail aux activités de care non-rémunérées (Mader & Schultheiss 2011, 416). L’objet de ce champ de l’analyse économique est de mettre en lumière les différentes formes d’inégalités de genre et critiquer les structures économiques et sociales de pouvoir, lois, institutions, afin de proposer des alternatives permettant une émancipation des femmes et individus racisés (compare Haidinger & Knittler, 38). Cependant, les modalités et la nature même de l’émancipation ne font pas consensus parmi les économistes féministes. Par exemple, les féministes libérales vont défendre une égalité des chances et des salaires ainsi que l’amélioration de la représentation des femmes dans les départements d’économie, notamment via des quotas. Au-delà, ils appellent à prise en compte du genre dans les décisions économiques et politiques (le gender mainstreaming).

Dans une démarche totalement différente, les économistes féministes critiques défendent une transformation de la société allant jusqu’à une réorganisation (révolutionnaire) totale. L’intégration des femmes et des activités de caredans le marché du travail est considéré comme une étape cruciale. Cependant, ils pointent aussi du doigt la double peine infligée aux femmes, toujours assignées aux tâches de travail impayées tout en étant exposées aux effets disciplinants du marché, incompatibles avec le travail domestique. Ainsi, les économistes féministes de la tradition critique s’intéressent tout particulièrement aux structures sous-jacentes aux inégalités combattues par le féminisme en général (Haidinger & Knittler 75ff.).

Les revendications politiques des économistes féministes incluent : la réduction du temps de travail, un revenu universel, voire des concepts plus radicaux tels que l’approche “quatre-en-un” développée par Frigga Haug. Elle consiste en une allocation égale du temps libre entre quatre sphères : le travail salarié, le travail reproductif mais aussi le loisir et le volontariat (Haidinger & Knittler 2014, 150ff., Haug 2008). De plus, l’approche critique rejoint les mouvements écologistes en de nombreux points. Elle souligne l’interrelation entre la crise écologique et la crise de reproduction sociale que nous connaissons (voir plus bas : crises multiples). Cela inclut une critique de la croissance capitaliste - en référence au débat sur la décroissance - ou du développement durable. Les alternatives proposées sont : le concept de communs (e.g. Federici 2011), qui propose une utilisation et une organisation des ressources sur un mode communal ; et les dits moyens d’existence durable, qui vise à une autonomie des modes de vie et dans l’utilisation des ressources (Bauhardt 2012, 14).

De plus, la question de la représentation des femmes dans les sciences économiques et son impact sur la production du savoir et de recommandations de politique est, justement, une question politique en soi. Par exemple, ce que vivent particulièrement les femmes dans les sphères économique et sociale ainsi que la question du travail impayé sont des sujets quasiment absents des analyses politiques et économiques. Ainsi, un objectif central de l’économie féministe est de montrer que l’économie ne peut s’extraire des rapports de genre et que les expériences vécues par les femmes doivent être mobilisées par l’analyse économique, voire être en son centre (cf. Mader & Schultheiss 2011, 405 ff.). 

7. Analyses et débats actuels

Nous présentons dans cette section les débats actuels au sein de l’économie féministe ; les exemples incluent des apports de branches différentes de l’analyse féministe.

Allocation du temps et des ressources selon le genre 

L’analyse de l’allocation du temps et des ressources monétaires selon le genre sont deux axes d’analyse centraux de l’économie féministe.

Au sein du débat autour du travail impayé, les études de répartition du temps (time budget studies) informe sur la manière qu’ont les individus d’allouer leur temps entre le travail rémunéré, le travail improductif, le loisir, etc. Ces études relèvent de l’analyse féministe dans la mesure où elles ne mesurent pas des flux monétaires mais le temps passé à réaliser une activité, comme indicateur de richesse économique (Bauhardt 2012, 4); elles permettent ainsi le calcul de la part de travail impayé dans le PIB (Haidinger & Knittler 2014, 134f.). Par exemple, une étude de l’agence statistique allemande (Statistisches Bundesamt 2015) présente la répartition du temps entre les types d’activités décrits plus haut entre femme et homme en Allemagne entre 2012 et 2013. En comparant avec les données de 2001 à 2002 on remarque que les deux genres dédient moins de temps au travail impayé. Néanmoins, les femmes allouent toujours deux tiers de leur temps à cette activité, tandis que les hommes y allouent moins de la moitié de leur temps disponible. 

La gestion du budget selon le genre (gender budgeting) analyse l’impact propre à un genre d’un mode de financement ou de dépense du budget public. On peut par exemple analyser l’impact de taxes ou de dépenses publiques liées à l’enfance sur la situation économique des femmes. Haidinger & Knittler considèrent la gestion genrée du budget (gender budgeting) comme le concept et instrument le plus influent de l’économie féministe (Haidinger & Knittler 2014, 139). C’est ainsi une notion répandue et acceptée, intégrée par exemple à la constitution de l’Autriche. 

Genre et austérité 

Après la crise financière et économique de la fin des années 2000, encore présente dans de nombreuses parties du monde, un large champ de recherche a attiré l’attention de l’économie féministe. Une question de recherche centrale développée dans ce contexte 

concerne l’impact de la récession, les mesures de sauvetage des banques, l’austérité et leurs conséquences économiques et sociales sur les femmes et les relations de genre ? Alors que les métiers dans lesquels les hommes sont surreprésentés ont été les plus affectés par la récession, les programmes d’austérité mis en place durant la seconde phase de la crise ont le plus négativement affecté les femmes. Les secteur public et les filets de sécurité ont vu leurs budgets se réduire et ont ainsi laissé la place aux activités de care dans la sphère privée pour compenser, ce qui signifie que l’assistance est à nouveau de plus en plus pratiqué dans le cadre du foyer. De plus, un retour en arrière conservateur peut être observé dans de nombreux états-membres de l’UE, sur l’avortement par exemple. Par conséquent, des avancées pour l'égalité des genres sont menacées. Au même moment, des économistes féministes critiques se sont demandés si la crise pouvait ouvrir la voie à des initiatives anticapitalistes (comparer Karamessini et Rubery 2013). Dans ce contexte, la notion de crises multiples illustre le fait que les crises financière, économique, environnementale et la crise de la reproduction sociale ne sont pas des phénomènes séparés mais les différents visages d’un capitalisme en crise (cf. Brand 2009).

Femmes et “développement” 

C’est un large pan de la recherche en économie féministe. Le rôle des femmes et l’impact sur celles-ci de la mondialisation et du développement économique sont analysés, aussi bien que la marchandisation de l’économie du subsistance. Fréquemment, le microcrédit ou la place des femmes dans les zones rurales sont des objets centraux d’analyse. Au-delà, un aspect important est l’analyse du droit des femmes et la considération du genre au sein de différentes stratégies de développement - actuellement liées aux nouveaux objectifs de développement durable de l’ONU (voir budget genré). Ce domaine inclut aussi la critique de la notion même de développement (Bauhardt 2012). On peut se référer par exemple au numéro spécial Feminist Economics on Land, Gender and Food Security 2014, 20(1); et le numéro spécial de Gender & Development 2016 24(1) sur les objectifs de développement durable.

Économie du care et chaînes globales de care 

Le terme de chaîne global de assistance (global assistance chain) a été utilisé pour la première fois par Arlie Hochschild (2000). Il désigne les processus complexes qui, de manière générale, sont la conséquence de l’entrée des femmes sur le marché du travail dans les pays occidentaux. Cette transformation génère un emploi croissant de femmes migrantes comme domestiques ou dans des activités de care (nourrice, garde d’enfants) alors que leurs enfants sont élevés par leurs familles (Haidinger & Knittler 2014, 120ff.). Ces dynamiques posent la question du rôle de la marchandisation des activités reproductives, du temps de travail, de la division genrée du travail, décision d’emploi ou approvisionnement public en services d’assistance. Les analyses de gestion du temps sont souvent utilisées pour travailler sur l’économie d’assistance. Il existe aussi des analyses sur les inégalités globales, la prostitution, la féminisation des migrations ou le rôle des transferts vers le pays d’origine (remittances) (e.g. le numéro spécial de Feminist Economics on Gender and International Migration 2012, 18(2), à venir 2016 numéro spécial de Feminist Economics sur la prostitution et la traite d’êtres humains).

8. Ramifications : sous-branches, autres paradigmes et disciplines 

Cette section donne un bref aperçu des avancées de l’économie féministe. Il distingue ensuite différentes théories en son sein, car malgré le partage d’un objectif commun d’analyse du rôle du genre en économie et l’interaction entre économie et inégalités de genre, il n’existe pas de cadre théorique commun dans ce champ (voir e.g. Knittler & Haidinger 2014, Mader & Schultheiss 2011).

Encore aujourd’hui, les femmes sont peu représentées en économie. Celles-ci ne sont que rarement mentionnées par l’histoire de la pensée, malgré les apports théoriques de nombreuses femmes au XIXe siècle sur des questions économiques. Par exemple, Jane Marcet (1769-1858) et Harriet Martineau (1802-1876) ont écrit d’importants travaux fondamentaux pour l’économie politique. Les femmes n’ont cependant pas toujours publié en leur propre nom ; Harriet Taylor Mill par exemple - qui selon Haindinger & Knittler (2014, 18) est une intellectuelle majeure et un auteur de référence pour les premiers mouvements de lutte pour les droits des femmes en Angleterre au XIXe siècle - a écrit de nombreuses oeuvres avec son mari, John Stuart Mill, en utilisant son nom. Mill défendait lui-même l’accès à l’emploi pour les femmes. Avec “l’Accumulation du Capital”, Rosa Luxembourg a écrit l’une des oeuvres centrales de la théorie marxiste. De nombreuses théoriciennes ont été étroitement liées aux mouvements pour les droits des femmes ou ont défendu leur accès à l’emploi ou leur participation à l’activité syndicale (e.g. Clara Zetkin, August Bebel).

De plus, l’émergence de l’économie féministe comme discipline est influencéepar des processus sociaux, politiques et économiques dont les revendications du féminisme de seconde génération dans les années 1970. “Beyond Economic Man: Feminist Theory and Economics” par Marianne A. Ferber et Julie Nelson (1993) ainsi que “If Women Counted” par Marilyn Waring (1988) sont considérés comme des ouvrages majeurs de l’économie féministe. Ces travaux ont soulevé des thèmes importants tels que le travail impayé, une critique de la comptabilité nationale ainsi que la présence insuffisante des femmes dans les activités scientifiques. Avec la création de l’Association Internationale pour l’Economie Féministe en 1992 et du journal Feminist Economics en 1995, ce champ s’est structuré autour d’une plateforme commune. Dans la mesure où un nombre croissant de femmes travaillent, les revendications et analyses ont changé depuis les années 1970 pour inclure les questions de discrimination sur le marché de travail, les effets de genre des politiques macroéconomiques, l’assistance ainsi que la production du savoir et des identités. 

L’économie féministe est un champ très divers, mais en son sein se distinguent trois grandes tendances, similaires aux différentes approches féministes actuelles :

  • Économie féministe libérale: cette approche défend une égalité entre genres atteinte par l’absence de discrimination sur le marché du travail et au sein des institutions. Les structures ont ici pour rôle de permettre aux individus de réaliser leur potentiel. Les sujets d’analyse principaux sont les barrières à l’entrée du marché du travail pour les femmes, les différences de salaire, les effets des instruments politiques et économiques sur les femmes et leurs décisions. 

  • Économie féministe constructiviste: interroge les attributs de genre et les considère comme transformables. Ces identités influencent les décisions économiques, structures et processus sociaux et inversement. Un rôle central est donné à la performativité du genre. Par exemple, il est question de savoir si les femmes reproduisent les inégalités et stéréotypes de genre, si elles exercent un travail perçu comme “féminin” et font ce que l’on attend d’elles. 

  • Économie féministe critique: cette branche s’intéresse aux conditions matérielles productives d’inégalités de genre plutôt qu’aux identités. Les marxistes proches de Silvia Federici et Mariarosa Dalla Costa ont lancé une discussion sur le travail impayé et son rôle dans le processus de production par de débat « travail domestique contre salaires » dans les années 1970. Un aspect central du débat est la critique de la théorie marxiste de la valeur, qui ne prend pas en compte le travail reproductif fait par les femmes. Comme le travail salarié, le travail domestique est considéré comme une relation d’exploitation. Jusqu’à aujourd’hui, les économistes féministes critiques mettent en avant la question de l’interdépendance entre capitalisme et inégalités de genre de même que celle de la nécessité du travail reproduction pour la production capitaliste. 

9. Liens avec l’économie standard

« Les femmes ont été essentiellement absentes du champ économique non seulement en tant qu’économistes mais aussi et surtout en tant qu'objets d’étude » (Ferber & Nelson 1993, 4)

En 1993, Ferber et Nelson soulignent la double ignorance des questions de genre en économie dans leur article ‘Beyond Economic Man’. D’une part, les expériences vécues par les femmes sont absentes des théories économiques et analyses empiriques. D’autre part, celles-ci sont à peine représentées dans le champ académique. Cela affecte la manière même de théoriser les problèmes économiques en renforçant la conception androgyne des individus et en évacuant les questions de genre. Ainsi, l’inclusion des processus sociaux liés au genre dans l’analyse des faits économiques, tels que la division du travail, est un enjeu majeur pour l’économie féministe. Si les relations de dominations sont intégrées au cadre d’analyse, de nombreuses hypothèses et explications de l’économie standard - par exemple sur la détermination des salaires - doivent être repensées. Un cas d’école est l’ignorance des questions de genre dans l’approche de la Nouvelle Economie du Foyer (New Home Economics) développée par Gary Becker, une des seules analyses néoclassiques du travail domestique. Les décisions de la répartition des tâches au sein d’un ménage y sont présentées comme le fruit d’un choix rationnel (celui qui choisit de travailler est celui qui a le revenu espéré le plus élevé). Cette théorie attribue un « avantage comparatif reproductif » (Çağlar 2009, 224, traduction) biologique aux femmes, qui explique la spécialisation des femmes dans le travail domestique et celle des hommes dans le travail rémunéré. De plus, les décisions sont prises par un chef de famille (masculin) altruiste alors que les incompatibilités de préférences ne sont pas analysées (Ferber 2003). Pujol ajoute que la représentation des femmes en économie néoclassique est similaire à celle des pères fondateurs de l’économie tels que Pigou, Jevons, Edgeworth ou Marshall, qui décrivent celles-ci comme ménagères, femmes et mères, dépendantes du mari, irrationnelles et improductives (Pujol 1995, 17f.).

Enfin, une des critiques principale de l’économie féministe face à l’économie néoclassiques est sa conception de l’individu, l’homo economicus (comparer Habermann 2008), rationnel et maximisant son utilité via des interactions marchandes, représentant un mâle blanc. Au contraire, l’économie féministe conçoit les individus comme des êtres intégrés à des structures sociales et économiques, qui déterminent leur champ des possibles. De plus, la notion d’homo economicus suppose l’existence d’un alter irrationnel, régi par les émotions (entre autres), féminin, assigné aux activités qu’on juge “féminines” ou “privées”. Un axe de critique supplémentaire abordé par l’économie féministe est la division entre la sphère marchande et la sphère domestique. Dans la sphère marchande ont lieu les activités productives (masculines) ; dans la sphère domestiquese trouvent les activités improductives (féminines). Premièrement, cette approche considère les activités impayées comme improductives et non génératrices de valeur. Deuxièmement, elle néglige la place des activités reproductives dans le processus de production. Cela a aussi des conséquences sur les agrégats macroéconomiques dans la mesure où ces dernières ne sont pas comptabilisées dans le processus de production. C’est pourquoi, selon l’économie féministe, les indicateurs comme le PIB ne sont pas adaptés pour mesurer la richesse. 

10. Institutions

Revues: 

Feminist Economics : http://www.feministeconomics.org/ 

Travail, Genre et Sociétés : http://www.travail-genre-societes.com/ 

Nouvelles questions féministes : http://nouvellesquestionsfeministes.ch/

De nombreux économistes féministes publient dans des revues d’économie, de science politique ou de sociologie : Femina Politica; Gender & Development; Feminist Review; Feminist Studies; Gender, Work & Organization; International Feminist Journal of Politics; Feminist Theory; Politics & Gender; Gender & Society; Revue Francaise de Socio-Economie 

Institutions, Think Tanks: 

International Association for Feminist Economics: http://feministeconomicsposts.iaffe.org/; Feministisches Institut Hamburg (http://www.feministisches-institut.de/), Economy, Feminism and Science (efas) (http://efas.htw-berlin.de/), Netzwerk Vorsorgendes Wirtschaften (http://www.vorsorgendeswirtschaften.de/) 

 

Réferences 

Bauhardt, C. (2012): Feministische Ökonomie, Ökofeminismus und Queer Ecologies – feministisch-materialistische Perspektiven auf gesellschaftliche Naturverhältnisse. Gender.. Politik.. Online- sozialwissenschaftliches Gender-Portal der Freien Universität Berlin. 

Bauhardt, C., & G. Çağlar (2010): Gender and Economics. Feministische Kritik der politischen Ökonomie. Wiesbaden: VS Verlag für Sozialwissenschaften. 

Biesecker, A., C. Wichterich, and U. von Winterfeld (2012): Feministische Perspektiven zum Themenbereich Wachstum, Wohlstand, Lebensqualität. Kommissionsmaterialie M-17(26)23. 

Çağlar, G. (Hrsg) (2009): Gender and Economics. Feministische Kritik der politischen Ökonomie. Wiesbaden: VS Verlag für Sozialwissenschaften, 18-48. 

Code, L. (2014): Feminist Epistemology and the Poitics of Knowledge: Questions of Marginality. The SAGE Handbook of Feminist Theory, 9-25. 

Code, L. (1981): Is the sex of the knower epistemologically significant?. Metaphilosophy, 12(3‐4), 267-276. 

Federici, S. (2012): Aufstand aus der Küche. Reproduktiosarbeit im globalen Kapitalismus und die unvollendete feministische Revolution, Reihe: Kitchen Politics, Band 1, Münster: Edition Assemblage. 

Federici, S. (2011): Feminism and the Politics of the Commons. Veröffentlicht in The Commoner, 24.01.2011. http://www.commoner.org.uk/?p=113 

Ferber, M. A. (2003): A feminist critique of the neoclassical theory of the family. Women, family, and work: writings on the economics of gender: 9-24. 

Ferber, M. A. und Nelson, Julie A. (Hrsg.) (1993): Beyond Economic Man. Feminist Theory and Economics. Chicago: University of Chicago Press. 

Habermann (2010): Hegemonie, Identität und der homo oeconomicus. Oder: Warum feministische Ökonomie nicht ausreicht. In: Bauhardt, C. und G. Çağlar (Hrsg.): Gender and Economics. Feministische Kritik der politischen Ökonomie. Wiesbaden: VS Verlag für Sozialwissenschaften, 151-173. 

Habermann, F. (2008): Der homo oeconomicus und das Andere. Baden-Baden: Nomos. 

Haidinger, B. und Knittler, K. (2014): Feministische Ökonomie: Intro. Mandelbaum. 

Haraway, D. (1988): Situated knowledges: The science question in feminism and the privilege of partial perspective. Feminist studies 14(3), 575-599. 

Harding, S. (1991): Whose Science? Whose knowledge? Thinking from women's lives. Itaca, NY: Cornell University Press. 

Hartsock, N (1998): Marxist Feminist Dialectics for the 21st Century. Science & Society, 62(3), 400–413. 

Haug, F. (2008). Die Vier-in-einem-Perspektive: Politik von Frauen für eine neue Linke. Argument-Verlag. 

Hochschild, A. R. (2000): Global Care Chains and Emotional Surplus Value', in Hutton, W. and Giddens, A. (eds): On The Edge: Living with Global Capitalism. London: Jonathan Cape. 

Howie, G. (2010): Between Feminism and Materialism - A Question of Method. New York: Palgrave Macmillan. 

Karamessini, M., and J. Rubery (2013): Women and austerity: The economic crisis and the future for gender equality. Vol. 11. Routledge. 

Knapp, U. (2002): Beschäftigung und Geschlechterverhältnis. In: Maier, F./Fiedler, A. (Hrsg.): Gender Matters – Feministische Analysen zur Wirtschafts- und Sozialpolitik, fhw- Forschung 42/ 43, Berlin, S. 11-60. 

Haug, F. (2011): Arbeit jenseits vom Wachstum - die Vier-in-Einem Perspektive. In: Rätz, W., von Egan-Krieger, T. Passadakis, A, Schmelzer, M. und Vetter, A. (Hrsg.): Ausgewachsen! Ökologische Gerechtigkeit. Soziale Rechte. Gutes Leben, 121-129, Hamburg: VSA. 

Longino, H. E., und K. Lennon (1997): Feminist epistemology as a local epistemology. Proceedings of the Aristotelian Society, Supplementary Volumes 71: 19-54. 

Letablier M.-T. (2001) : « Le travail centré sur autrui et sa conceptualisation en Europe », Travail, Genre et Sociétés, n° 60. 

Lewis J. (1998) : Gender, Social Care and Welfare State Restructuring in Europe, Aldershot, Ashgate. 

Mader, K. (2013): Feministische Ökonomie – die »Krisengewinnerin«? Oder : »Beyond the Economic Man« in der Krise?. Kuswechsel 4/13: 6-16. 

Mader, K. und J. Schultheiss (2011): Feministische Ökonomie – Antworten auf die herrschenden Wirtschaftswissenschaften? In: “Kritik der Wirtschaftswissenschaften”, PROKLA 164, 41(3). Verlag Westfälisches Dampfboot, 405-421. 

Madörin, M. (2010): Care Ökonomie – eine Herausforderung für die Wirtschaftswissenschaften. In: Bauhardt, C., and G. Çağlar (Hrsg.): Gender and Economics. Feministische Kritik der politischen Ökonomie. Wiesbaden: VS Verlag für Sozialwissenschaften, 81-104. 

Nelson, J. A. (1995): Feminism and economics. The Journal of Economic Perspectives 9(2): 131-148. 

Nicole-Drancourt, C. et F. Jany-Catrice (2008) : Le statut du care dans les sociétés capitalistes. Introduction, Revue Française de Socio-Économie, vol. 2, no. 2, pp. 7-11. 

Power, M. (2004): Social provisioning as a starting point for feminist economics. Feminist Economics 10(3), 3-19. 

Pujol, M. (1995): Into the Margin! In Edith Kuiper and Jolande Sap (eds.), Out of the Margin: Feminist Perspectives on Economics. Routledge 17-34. 

Singer, M. (2010): Feministische Wissenschaftskritik und Epistemologie. In: Becker, R. und B. Kortendiek (eds.): Handbuch Frauen-und Geschlechterforschung: Theorie, Methoden, Empirie, 292-301, Wiesbaden: VS Verlag für Sozalwissenschaften. 

Statistisches Bundesamt (2015): Arbeitszeit von Frauen: ein Drittel Erwerbsarbeit, zwei Drittel unbezahlte Arbei. Pressemittleiung vom 18.05.2015 – 179/15. Wiesbaden. 

Staveren, Irene van (2010): Feminist Economics: Setting out Parameters. In: Bauhardt, C., and G. 

Waring, M. & G. Steinem (1988): If women counted: A new feminist economics. San Francisco: Harper & Row. 

Vinz, D. (2011): "Klasse und Geschlecht-eine umkämpfte Verbindung in Theorien zu Intersektionalität und Diversity." Sandra Smykalla und Dagmar Vinz (Hg.): Intersektionalität zwischen Gender und Diversity. Theorien, Methoden und Politiken der Chancengleichheit. Münster: Westfälisches Dampfboot.

Modules de cours assignés

Titre Institution Date de début Niveau
Global Trends in a Changing Social World Universität Hamburg rythme libre débutant
End of Equality - rythme libre débutant

Organisations et liens

Littérature

Gender and Economics. Feministische Kritik der politischen Ökonomie
Bauhardt, C.; Çağlar, G.
Année de publication: 2010
VS Verlag für Sozialwissenschaften

Feministische Ökonomie: Intro.
Haidinger, B; Knittler, K.
Année de publication: 2014
Mandelbaum

Beyond Economic Man. Feminist Theory and Economics
Ferber, M. A.; Nelson, J. A. (Eds.)
Année de publication: 1993
University of Chicago Press

Der homo oeconomicus und das Andere
Habermann, F.
Année de publication: 2008
Nomos

The Elgar Companion to Feminist Economics
Peterson, J.; Lewis, M. (Eds.)
Année de publication: 2001
Edward Elgar Publishing

Feministische Ökonomie – Antworten auf die herrschenden Wirtschaftswissenschaften
Mader, K; Schultheiss, J.
Année de publication: 2011
“Kritik der Wirtschaftswissenschaften”, PROKLA 164, 41(3). Westfälisches Dampfboot

Peut-on faire l’économie du genre ?
Regards croisés sur l’économie
Année de publication: 2014
La Découverte

L’ennemi principal : économie politique du patriarcat
Delphy, Christine
Année de publication: 2013
Nouvelles questions féministes

Faire un don

Ce projet est supervisé par des membres du réseau international pour une science économique pluraliste, dans la sphère germanophone (Netzwerk Plurale Ökonomik e.V.) et dans la sphère francophone (Rethinking Economics Switzerland / Rethinking Economics Belgium / PEPS-Économie France). Nous sommes fortement attachés à notre indépendance et à notre diversité et sommes donc dépendants de donations de personnes telles que vous. Des dons réguliers ou ponctuels sont les bienvenus !